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Tujenge Amani Kwa Ukweli

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Colloque – UAC : Quand l’insécurité dicte sa loi au développement durable (Prof Jean-Pierre Kalengehya)

Comment traduire concrètement le concept de développement durable au sein des foyers lorsque le quotidien est rythmé par la peur et la précarité ? Telle est la problématique de l’exposé du Professeur Jean-Pierre Kalengehya lors de son exposé au Colloque scientifique organisé par l’Université de l’Assomption au Congo ce 15 mai 2026 portant sur « Les défis conceptuels du développement durable : activités agropastorales et insécurité ». Une étude scientifique récente menée auprès des ménages de Mavivi en territoire de Beni, au Nord-Kivu, met en lumière le fossé qui sépare la théorie environnementale globale et la dure réalité d’une zone en proie à l’insécurité chronique causée par les ADF.

Une écoresponsabilité étouffée par les armes

Le concept classique de développement durable, hérité du rapport Brundtland de 1987, repose sur une promesse simple : répondre aux besoins des générations présentes sans compromettre celles du futur. Au niveau des ménages, cela devrait normalement se traduire par une consommation responsable, une réduction des déchets et une gestion rationnelle de l’eau, des sols et de l’énergie. Un comportement vertueux censé générer des économies financières substantielles.

Pourtant, à Mavivi — agglomération située sur l’axe routier Beni-Oicha, à environ 15 kilomètres de la ville de Beni —, l’équation devient presque impossible à résoudre. Depuis 2014, cette région subit les incursions meurtrières de présumés rebelles ADF/NALU. Le bilan humain et matériel est lourd : massacres de civils, pillages systématiques de biens de valeur, enlèvements et violations graves des droits de l’homme.

Cette violence physique et psychologique permanente génère un stress intense chez les petits exploitants agricoles. Exacerbée par la faiblesse des institutions étatiques et un système d’accès à la terre profondément conflictuel, cette crise sécuritaire brise net les initiatives de résilience. En migrant massivement pour fuir les attaques, les populations perdent leurs repères, ce qui détruit l’applicabilité réelle du développement durable à l’échelle familiale.

Radiographie des pratiques locales : entre urgence et résilience

C’est précisément dans ce climat d’incertitude qu’une enquête de terrain a été menée auprès de 50 chefs de ménages (pères et mères de famille) répartis équitablement à raison de 10 foyers par quartier (Mavivi Centre, Mimbau, Masisi, Nzuma et Matembo). Analysée grâce au logiciel statistique SPSS, cette recherche visait à évaluer la viabilité des systèmes de production agro-pastoraux locaux et le degré d’engagement écoresponsable des habitants.

Les résultats révèlent des paradoxes frappants :

  • Une agriculture de survie face aux aléas : Pour protéger leurs terres et s’assurer une alimentation minimale, les paysans combinent polyculture et petit bétail au cœur même de l’agglomération (pour des raisons de sécurité évidentes). Ils ont recours à des techniques protectrices comme la jachère, l’association de cultures, l’abandon des brûlis et l’usage exclusif de la fumure organique dans les jardins potagers. Toutefois, l’accès aux semences améliorées ou résistantes au changement climatique reste un luxe inaccessible, sauf pour le haricot. Faute de structures de distribution, les agriculteurs assistent impuissants au dépérissement de leurs plantations face aux caprices du climat.
  • Rendement immédiat vs Durabilité : L’étude montre que la grande majorité des personnes interrogées conservent une vision à court terme. L’urgence économique impose d’axer les efforts sur la maximisation rapide du volume de production et du profit immédiat, plutôt que sur la durabilité écologique de long terme.
  • La gestion de l’énergie et des ressources : Des signaux encourageants apparaissent dans les cuisines. Plus de la moitié des foyers (26 sur 50) ont adopté des « foyers améliorés » en terre ou en brique au détriment des traditionnels foyers à trois pierres. Ces dispositifs protègent le feu du vent, accélèrent la cuisson et réduisent la pression sur le bois de chauffe et le charbon de bois. Côté électricité, la sobriété est de mise : les habitants n’allument les lampes (souvent alimentées par de petits panneaux solaires individuels) que lorsque c’est strictement nécessaire et éteignent temporairement leurs appareils (radios, téléphones) pour économiser l’énergie.
  • Eau et déchets : En matière d’eau, la solidarité communautaire supplée le manque de moyens : ceux qui possèdent des gouttières et des citernes partagent l’eau de pluie collectée avec leurs voisins. En revanche, l’installation de ces systèmes reste hors de portée des bourses modestes. Quant aux emballages plastiques polluants, ils cèdent progressivement la place aux paniers traditionnels ou aux sacs réutilisables en tissu (appelés localement « Kaveera »), bien que la gestion des déchets organiques dépende fortement de la présence d’un jardin ou de bétail à nourrir.

Lever les verrous : les pistes pour l’avenir

La conclusion de l’enquête est sans appel. À Mavivi, les choix de consommation et de production ne dépendent pas d’une conscience écologique abstraite, mais de trois facteurs pragmatiques : la disponibilité des alternatives, leur accessibilité financière et leur facilité d’usage au quotidien.

Si les populations locales préfèrent majoritairement consommer les produits locaux, les prix souvent élevés demeurent le principal obstacle économique à l’achat. Mais au-dessus de toutes les contraintes techniques ou financières, c’est l’insécurité permanente qui étouffe le développement durable dans la région.

Pour rompre ce cercle vicieux, les chercheurs préconisent la mise en place de dispositifs d’incitation financiers et matériels groupés afin d’optimiser leur impact et de lever les obstacles structurels. Toutefois, aucune transition écologique et solidaire ne pourra s’enraciner durablement dans le sol de Mavivi tant que la paix et la sécurité n’auront pas été définitivement rétablies. La restauration de l’autorité de l’État reste, aujourd’hui plus que jamais, le premier pilier du développement durable au Nord-Kivu.

HANGI MULEKYA Ghislain

©Ukweli Online

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