Alors que le Nord-Kivu saigne sous les coups de l’insécurité chronique, des massacres récurrents et l’occupation d’une partie de son territoire, le gouvernement central vient d’annoncer une réforme administrative majeure : l’élévation d’Oicha au rang de ville et de Kasindi à celui de commune. Une décision qui, dans le contexte actuel, interroge plus qu’elle ne rassure.
Pour Edgar Mateso, analyste politique spécialiste de la région des Grands Lacs, cette réforme soulève une question fondamentale : « Est-ce réellement l’urgence pour une province meurtrie par la guerre, les massacres et l’occupation d’une partie de son territoire ? »
Depuis plus d’une décennie, les territoires de Beni, Lubero, Rutshuru, Masisi ou encore Walikale vivent au rythme des attaques armées, des déplacements massifs et de la terreur. Des milliers de familles ont été déracinées. L’autorité de l’État peine à s’imposer face aux forces négatives et à une occupation étrangère persistante dans l’est du pays.
Dans ce décor de catastrophe humanitaire et sécuritaire, la création de nouvelles entités administratives apparaît pour le moins décalée. Edgar Mateso met en garde :
« Au-delà du symbole administratif, la création d’une ville implique la mise en place d’institutions, de services publics et d’autorités locales. Or, dans une province placée sous état de siège, ces autorités disposeront-elles réellement de la capacité d’exercer leurs fonctions ? Ne risque-t-on pas de multiplier des structures administratives dont l’efficacité restera limitée tant que la sécurité ne sera pas rétablie ? »
Oicha et Beni : un coude-à-coude urbain à l’horizon 2050 ?
Les défenseurs de cette réforme invoquent la croissance démographique et l’expansion urbaine observées autour de Beni. À seulement 30 kilomètres de là, Oicha connaît effectivement une pression urbaine croissante. L’analyste politique ne rejette pas cet argument, mais le relativise :
« L’argument mérite considération. Cependant, avec l’accroissement démographique attendu dans les prochaines décennies, n’est-il pas envisageable qu’à l’horizon 2050 ces deux agglomérations forment pratiquement un même ensemble urbain ? Dès lors, la création d’une nouvelle ville répond-elle à une vision d’aménagement du territoire clairement définie ou à une nécessité immédiate de la population ? »
Les véritables urgences du Nord-Kivu
Interrogeons les habitants de Beni-Lubero, de Rutshuru ou de Walikale : que réclament-ils en priorité ? La paix, la sécurité, le retour de l’autorité de l’État, une armée capable de protéger les civils, la libération des zones occupées, le retour des déplacés. Edgar Mateso résume sans détour les attentes des populations : « Ils réclament avant tout la paix, la sécurité et le retour de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national. Ils souhaitent voir l’armée réorganisée, renforcée et dotée des moyens nécessaires pour protéger les civils. Ils attendent la libération des espaces occupés et le retour des déplacés dans leurs villages. »
Symboles contre réalités
Créer une ville est un acte politique fort, porteur d’espérance de développement, mais à condition que les conditions minimales d’existence d’une cité soient réunies. Pour Edgar Mateso, l’ordre des priorités doit être respecté :
« Une ville n’a de sens que lorsqu’elle est vivante, prospère et sécurisée. Une commune n’est utile que lorsque l’on peut fournir des services à ses citoyens. Dans un contexte où des populations entières vivent dans l’incertitude du lendemain, la question de la sécurité apparaît comme le préalable à toute autre ambition administrative. »
Loin de remettre en cause les aspirations légitimes au développement local, l’analyste politique invite simplement à hiérarchiser les urgences :
« Le Nord-Kivu a besoin d’institutions fortes, certes, mais il a d’abord besoin de paix. Il a besoin que les armes se taisent. Il a besoin que les citoyens retrouvent la confiance dans la capacité de l’État à les protéger. »
L’histoire retiendra moins le nombre de villes créées que la capacité des dirigeants à garantir la sécurité des populations. Aujourd’hui, l’urgence du Nord-Kivu n’est pas administrative ; elle est sécuritaire, humanitaire et nationale.
Edgar Mateso conclut par une formule qui résume sa pensée : « La paix d’abord, les découpages administratifs ensuite. » Une maxime que les autorités gagneraient à méditer, alors que des milliers de déplacés attendent toujours, dans l’indifférence quasi générale, de pouvoir rentrer chez eux sans risquer la mort.
La Rédaction
Ukweli Online











Leave a Reply