Ce 16 mai 2026, au deuxième jour du colloque scientifique organisé par l’Université de l’Assomption au Congo (UAC) axé sur le thème transversal « Restructuration Familiale et Développement durable », Madame Lydie Kawalina Sadiki a développé le thème « Migrations, recomposition des rapports de genre et gestion des ressources naturelles en Commune rurale de Luotu »
Dans son exposé, Mme Lydie Kawalina Sadiki a jeté une lumière crue sur les réalités socio-environnementales du territoire de Lubero. Assistante à la direction de l’École du Genre de l’Université de Goma et enseignante à l’UAC, la chercheuse a présenté les résultats alarmants d’une étude menée en avril 2026 dans la commune rurale de Luotu. Son constat est sans appel : la rareté des ressources naturelles, exacerbée par l’insécurité, pousse les structures familiales vers une mutation profonde et souvent douloureuse.
Le grand exode des hommes face à l’asphyxie foncière
La commune rurale de Luotu, qui englobe les localités de Luotu, Magheria, Kitsuku et Lukanga, subit de plein fouet une triple crise : démographique, sécuritaire et environnementale. La raréfaction des terres arables, l’épuisement des sols causé par l’agriculture sur brûlis et la prolifération des plantations d’eucalyptus pour le bois d’œuvre étouffent l’économie locale.
Face à cette impasse, la réponse est migratoire : 88 % des ménages de Luotu ont connu au moins un épisode de déplacement au cours des dix dernières années. Si certaines familles entières fuient les massacres vers des zones sécurisées, l’exode est majoritairement le fait des hommes et des jeunes garçons âgés de 17 à 40 ans. Ces derniers partent massivement vers les basses altitudes fertiles et les zones minières de l’Ituri, de la Tshopo, du Haut et du Bas-Uélé.
« Responsabilité sans pouvoir » : la double journée des femmes
Cette migration masculine provoque une transformation radicale du tissu familial local. Selon les données partagées par Mme Kawalina Sadiki, 56 % des ménages de Luotu sont désormais dirigés par des femmes, qu’elles soient veuves du fait des conflits (18 %) ou chefs de ménage « de fait » en l’absence de leur époux parti chercher fortune ailleurs (38 %). Ce taux dépasse de loin la moyenne nationale congolaise établie à 30 %.
Sur le terrain, cette restructuration force les femmes à s’investir dans des tâches autrefois exclusivement masculines. Ce sont elles qui défrichent, abattent les arbres, labourent et négocient les ventes agricoles, tout en supportant l’intégralité des charges domestiques et l’éducation des enfants.
Cependant, la chercheuse met en garde contre une fausse impression d’émancipation :
« La féminisation de la gestion des ressources ne signifie pas automatiquement autonomisation. »
Les enquêtes révèlent que l’extension de ces responsabilités s’apparente plutôt à une surcharge de travail. Privées de droits réels, les femmes restent suspendues aux décisions financières prises à distance par les maris absents via le téléphone. Pire encore, cette surcharge pousse de nombreuses mères à retirer leurs filles de l’école pour les aider aux champs, hypothéquant ainsi l’avenir de la jeune génération.
Le mur du patriarcat et de la gouvernance locale
Le point d’ancrage de cette injustice demeure l’accès à la terre et aux instances décisionnelles. Dans le système coutumier patrilinéaire en vigueur à Lubero, la terre appartient aux hommes. Seulement 12 % des femmes interrogées à Luotu possèdent un titre foncier à leur nom. Les autres naviguent dans une précarité contractuelle totale, à la merci des conflits fonciers et du pluralisme institutionnel flou qui oppose lois de l’État et coutumes locales.
Cette exclusion se répercute dramatiquement dans la gouvernance environnementale. Sur 18 comités de gestion locale (eau, développement villageois) recensés dans la zone, seuls 3 intègrent des femmes, avec une représentativité moyenne dérisoire de 12 %. Comme l’a résumé le témoignage poignant d’une habitante de Kitsuku partagé lors de la conférence : « Quand il s’agit de décider, on nous demande de nous taire. »
La résilience par les « tontines » et le maraîchage
Malgré ce tableau sombre, l’intervention de Mme Lydie Kawalina Sadiki a mis en valeur l’extraordinaire inventivité des femmes de Luotu. Pour contourner l’exclusion foncière individuelle, elles s’organisent collectivement. L’étude montre que 73 % d’entre elles participent à des tontines (associations d’épargne et de crédit) pour générer un capital autonome. De plus, de nombreuses coopératives maraîchères féminines fleurissent dans les quatre villages cibles, permettant aux femmes de louer collectivement des terres et de diversifier leurs revenus grâce au petit commerce.
Les recommandations de l’experte pour l’avenir de Lubero
Pour que le développement durable ne soit pas un vain mot en RDC, la chercheuse exhorte les décideurs et les ONG à adopter une approche intégrée qui lie intrinsèquement la migration, l’environnement et le genre. Elle préconise notamment :
- L’instauration de quotas stricts et de formations au leadership pour imposer les femmes dans les comités de gestion des ressources naturelles.
- Le soutien financier et technique aux initiatives collectives de l’économie sociale et solidaire (tontines, maraîchage).
- La création d’espaces de dialogue mixtes pour résoudre pacifiquement les litiges fonciers qui minent la région.
En clôturant cette session à l’UAC, la communauté scientifique a unanimement reconnu que l’avenir des structures familiales à l’Est du pays dépendra de la reconnaissance juridique et décisionnelle de ces femmes, vigies infatigables de la terre et de la survie collective.
HANGI MULEKYA Ghislain
©Ukweli Online












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